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Centre de formation sur l’environnement et la société

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Analyse par acteurs

Voir aussi :

  • Ressources halieutiques
  • Imaginer de nouvelles politiques agricoles
  • Relation plante/écosystème
  • Utiliser et optimiser l’activité écologique de la terre

Auteur : Morgane Folschweiller

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Pour assurer une alimentation durable de la totalité de la population de la planète en 2050, il est nécessaire que les mentalités changent. Nous proposons ici des pistes de réflexion quant à ce changement, acteur par acteur.

Les consommateurs individuels

Les consommateurs adultes

 : Il s’agit de porter à leur connaissance tous les éléments nécessaires à la réalisation de choix responsables, civiques et durables. Par exemple :

  • en leur donnant, via des labels explicites, l’impact de ce qu’ils achètent et mangent : bilan carbone, atteintes à la biodiversité, etc., qui leur permettent de prendre conscience des conséquences de leur comportement individuel ;
  • en menant des campagnes pour diminuer le gaspillage (voir le site « Love food, hate waste »), inciter au compost (ce qui a pour effet de diminuer les déchets) et à l’achat sans suremballage ;
  • en portant à la connaissance des consommateurs l’existence d’alternatives viables et acceptables (films comme celui de Coline Serreau, pour faire prendre conscience des enjeux de l’agriculture, initier à la cuisine végétarienne ou expliciter les apports nutritifs quotidiens nécessaires, rationaliser la consommation de viande exagérée dans nos pays occidentaux aujourd’hui, mentionner l’existence et le développement de filières plus directes : achat direct au producteur).



De ces prises de conscience devraient émerger les tendances suivantes :

  • achat local, bio ou raisonnable et de saison (pas de fraises en hiver !),
  • développement des appellations d’origine,
  • changement de l’image de l’agriculteur, en incitant à acheter directement au producteur, ce qui favorise des circuit courts, moins dépensiers en carbone et plus viables pour les (petits) agriculteurs ;
  • consommation nettement moindre de viande et de poisson : leur bilan carbone est très important et leur rendement énergétique est faible (on dépense plus d’énergie pour produire 1 kcal de bœuf que pour produire 1 kcal de maïs), et de plus, les ressources halieutiques s’épuisent (voir l’article ressources halieutiques),
  • appréciation de ce que l’on mange (Mouvement Slow Food).

Ces comportements devraient favoriser une diminution de l’impact environnemental et l’ajustement des marchés à une échelle plus adaptée sous la pression d’une consommation de proximité ou soucieuse de limiter les intermédiaires.



Les jeunes

 :


Il faut que les comportements responsables et les connaissances citées précédemment soient inculqués au plus tôt pour ne pas avoir à recommencer le long et coûteux effort de pédagogie auprès des consommateurs adultes à chaque génération (coûteux pour les institutions qui délivrent ces savoirs, mais aussi pour l’environnement, puisqu’avant l’intégration de ces comportements, le consommateur a une attitude moins durable). Ces savoirs doivent entrer dans les mœurs et être transmis comme on transmet une langue maternelle. Une éducation à l’école est donc nécessaire : halte au gaspillage, apprentissage des rythmes naturels et donc à manger de saison, apprentissage des tâches ménagères (comme en Grande-Bretagne) pour inciter à préparer soi-même son repas, éducation à la consommation (comme on a pu éduquer au tri sélectif). Voir l’article

"Les achats"

du site "Défi pour la Terre".

Les infrastructures

Les (grands) distributeurs

 : la grande distribution a aujourd’hui une stratégie de fonctionnement qui vise avant tout à séduire le consommateur, par l’abondance, la qualité esthétique (produits standardisés, lavés, aseptisés et suremballés) et l’accessibilité à tout instant des produits qu’elle propose. Or cela conduit à un gaspillage phénoménal (dû à la réalisation des emballages et à la destruction des surplus et produits non canoniques) et à une consommation de matières premières déraisonnée (pour le transport, la réalisation des emballages). Cette logique n’est pas soutenable et il faudrait, pour pouvoir nourrir l’ensemble de la planète en 2050, que les grands distributeurs privilégient dans leur stratégie économique cette notion de durabilité plutôt qu’une recherche de profits directs.



On peut citer quelques mesures qu’il serait utile de prendre à cet effet : vendre avec peu d’emballage, favoriser la production locale (en réalisant des partenariats avec des exploitants voisins, par exemple), afficher clairement l’origine des produits, les différents labels d’impact sur l’environnement. Quant au gaspillage, il faut soit parvenir à une gestion des stocks permettant qu’il n’y ait pas de surplus ni de rayons vides (ce qui semble difficile à réaliser), soit accepter de montrer des rayons vides à la fin de chaque journée, ou encore, comme les maraîchers en fin de journée, faire des rabais sur les produits frais invendus. Et/ou donner les surplus aux soupes populaires ? Il faut ensuite cesser de jeter les productions dont la forme n’est pas standard (ou les rediriger vers des industries de transformation en plats préparés ou d’alimentation animale) et de laver les fruits et légumes (cela entraine des dépenses d’eau superflues). Il est nécessaire d’entrer dans une lutte contre le gaspillage.


Ces mesures d’économie peuvent émaner d’une initiative de la grande distribution ou être encouragées par des normes, des taxes, mises en œuvre par les gouvernements.



Industrie agro-alimentaire

 : il faudrait cesser de jeter autant ! Viser le déchet zéro, rien ne se perd : les fruits et légumes non calibrés doivent être vendus quand même (ou utilisés dans des préparations où on ne distingue plus leur forme : compote, plats préparés, jus de fruit, repas pour chats... ou les revendre (moins cher ou à prix coûtant) à d’autres firmes spécialisées dans ce genre de produits). Il faut également trier les déchets scrupuleusement et composter ce qui peut l’être, recycler ce qui peut l’être.



Restauration collective

 : au même titre que pour les consommateurs individuels, il faut au sein de la restauration collective favoriser l’approvisionnement local et de saison, par exemple via un partenariat avec un agriculteur voisin ou un producteur bio, qui pourrait fournir de la qualité tout au long de l’année à un prix raisonnable (ses revenus lui seraient assurés).


Le problème du gaspillage est également fondamental pour la restauration collective : comment l’éviter ? Peut-être vaut-il mieux prévoir précisément le nombre de repas pris, en créant un système d’inscription à chaque repas (le nombre exact de repas serait préparé) ou prévoir un nombre de repas (issus de produits frais) peut-être trop faible, et à la fin du service, déstocker des plats d’ajustement rapidement préparés (ie. réchauffés) ? On pourrait encore congeler les excédents ou donner les donner à des associations caritatives. Pour diminuer la consommation (et le gaspillage) de viandes et de poissons, les services de restauration pourraient proposer au moins un jour sans produits carnés (viande et poisson) par semaine.



Gouvernements

 : pour nourrir le monde en 2050, les initiatives des individus et des entreprises sont capitales mais pas suffisantes, car les enjeux de long terme ne sont pas spontanément dans leurs préoccupations.


Le rôle des gouvernements (et l’Union Européenne) devrait être de :

  • favoriser la recherche en "agriculture écologiquement intensive" (voir l’article Utiliser et optimiser l’activité écologique de la terre),
  • repenser les politiques de subventions (pénaliser les intrants et le labour, le suremballage et les fortes teneurs en carbone de certains produits),
  • gérer les excédents (ex : excédents laitiers),
  • promouvoir la diversité (cf la Prim’holstein, vache laitière standard),
  • voire refonder l’agriculture en France (les circuits de distribution, la gestion de la balance commerciale : cesser d’importer ce qu’on exporte, et il faut pour cela des subventions cohérentes),
  • proposer des formations aux agriculteurs ("ingénieurs des écosystèmes"),
  • se préoccuper vivement de l’état des ressources halieutiques (par exemple imposer un moratoire international sur le thon rouge... et raisonner au niveau international la pêche d’autres espèces, moins emblématiques, tout aussi menacées) (voir l’article Ressources halieutiques),
  • créer des indicateurs (de l’état des ressources halieutiques, d’impact de la consommation sur les émissions de gaz à effet de serre ou sur la biodiversité, ...), commenter leur évolution et agir en conséquence.


Le ministère de la Santé a une responsabilité fondamentale : c’est à lui de communiquer sur la non-nécessité de consommer autant de viande que nous le faisons, sur la nécessité de consommer moins (en apport calorique) que ce que nous faisons, puisque cela entraîne des maladies cardiovasculaires.



C’est aux Etats et aux institutions internationales qu’il incombe d’élaborer des programmes d’aide au tiers-monde qui soient durables, et donc veiller (entre autres choses) à ne pas leur imposer

via

ces programmes le modèle de consommation occidentale, ni des aliments exogènes (par exemple le pain qui a remplacé le sorgho, la consommation effrénée de viande, la consommation de sodas, qui, de plus, créent des problèmes sanitaires).



Voir l’article

"Retricoter" la politique agricole commune

.



L’ensemble des services liés à l’agriculture sous le terme

d’agro-fourniture

(banques, vendeurs de semences, producteurs de machines agricoles, d’engrais et de produits phytosanitaires...) ont eux aussi un certain rôle à jouer dans le changement de direction de l’agriculture. Premièrement, en cessant de créer des monopoles sur les semences et d’appauvrir génétiquement les pools des plans cultivés. Deuxièmement, en accompagnant le mouvement des agriculteurs (vers une agriculture écologiquement intensive ou biologique par exemple) ainsi qu’en leur assurant un appui financier et technologique. C’est le lot des banques qui pourraient être plus susceptibles de subventionner des crédits pour une reconversion. C’est aussi le lot des industries des technologies, qui devront faire des investissements dans des voies innovantes pour pouvoir proposer du matériel adéquat aux agriculteurs des nouvelles générations. Il s’agit vraiment de suivre le mouvement agricole afin de mettre en place des interactions durables entre les filières liées à l’agriculture.



Voir l’article

"ASV : les conséquences écologiques de la consommation de viande"

.

Les Agriculteurs

Quel sera l’agriculteur de demain ?

A l’heure actuelle, l’agriculteur gère essentiellement son exploitation avec au premier plan des questions de rendements, car ce sont ces derniers qui déterminent quelle sera la recette à la fin de l’année. Cet aspect fait de lui un véritable entrepreneur vivant de rentes telles que la valorisation de la production de l’exploitation et parfois les subventions de l’Etat.


Il est clair que les agriculteurs sont aujourd’hui montrés du doigt comme exploitant sans relâche la terre au maximum, en épuisant les ressources dans le seul but d’augmenter des rendements. Et de plus en plus d’associations environnementales les considèrent comme responsables de la perte de biodiversité, de problèmes de pollution etc. Eux mêmes se voient probablement comme des gens essayant de subsister, ou de vivre, dans un minimum de confort grâce au fruit de leur dur labeur.


La réalité est que l’agriculteur d’aujourd’hui est en décalage avec la société actuelle, et qu’un changement a de fortes chances de se mettre en place. De nombreuses pistes semblent s’ouvrir, annonçant un agriculteur de demain qui sera probablement plus entendu, plus respecté, pouvant valoriser clairement son savoir, ses intuitions, ce qu’il aura appris au contact de la terre. Un agriculteur plus responsable aussi, qui ne pourra plus impunément utiliser des produits, engrais et autres polluants. Un agriculteur formé à encore mieux comprendre le fonctionnement de ses terrains et son propre impact sur l’environnement. Un agriculteur qui possède à sa charge des parcelles, des espaces naturels et des écosystèmes dont il est le berger, le gardien, voire même l’ingénieur.


  • L’ingénieur : L’une des possibles révolutions de l’agriculture serait une révolution dans les techniques de pointe : comment utiliser les doses précises d’engrais et de pesticides pour qu’il y en ait un minimum qui soit relâché dans les nappes phréatiques ou qui ait un effet néfaste. Il s’agirait de travailler en toute précision en veillant à toujours adapter les diagnostics et les traitements aux différents types de sols, de production, de milieux.
  • Proche du chercheur : D’après Michel Griffon, une des voies possibles serait une agriculture écologiquement intensive qui mettrait en jeu la tentative de mieux comprendre les écosystèmes afin de se servir de leur existence pour produire plus. Cette idée implique, selon Griffon, l’élaboration de nouvelles techniques et méthodes, et ce principalement sur le terrain, par les agriculteurs. Ceux-ci seraient les expérimentateurs, critiques, chercheurs de méthodes respectant l’environnement tout en garantissant une certaine productivité.
  • Proche de l’écologiste : Selon Jacques Wery, (lien vers le site du CIRAD), directeur de département à SupAgro Montpellier, il faudrait davantage considérer les parcelles du point de vue des flux de matière organique, d’eau, etc. « Les systèmes de culture ont une fonction de production et, de fait, sont exportateurs de biomasse contrairement aux écosystèmes naturels » (conférence du CIRAD). Il s’agit là de considérer des flux de matière de manière à ce qu’un équilibre se mette en place. On peut rapprocher cette approche de celle qu’un écologiste aurait sur les flux de matière (carbone, azote, gaz) d’un milieu, sauf qu’en plus s’ajoute une forme d’interventionnisme pour compenser la « matière » qui est retirée du système lors des récoltes par exemple.





On retrouve très souvent un manque de connaissance de certains pans environnementaux chez les agriculteurs, et cette méconnaissance est alimentée par un désintérêt ou une perte de lien vis-à-vis de la Nature. L’origine en est très certainement culturelle, et probablement liée au contexte d’éducation. Une grande partie de ce qui semble sortir du domaine spécifique d’un agriculteur (autres modes d’agriculture, microorganismes du sol, bases de faunistique et botanique) est souvent totalement inconnue, alors qu’en réalité l’interaction avec ces aspects peut être bien plus importante qu’on ne le sait.


On retrouvera mis en valeur les aspects de « nuisances », « nuisibles », et les moyens de lute contre ces derniers. C’est ainsi que sont trop souvent ignorés à la fois les éléments pouvant être bienfaiteurs (pollinisateurs, insectes auxiliaires, haies) et les éléments neutres (plantes et arbustes sauvages, insectes, champignons, n’ayant ni un rôle positif ni un rôle négatif, mais qui sont malgré tout éradiqués par les traitements chimiques).


Face à ce genre de constat, on ne peut que se dire qu’il est dommage que des personnes ayant un tel impact environnemental (car elles gèrent des grandes, voire très grandes surfaces) ne se sentent pas plus responsables. Le métier d’agriculteur est réellement un métier charnière, ayant une très grande importance économique, sociétale et écologique. Il doit être valorisé en tant que tel (ce qui n’est actuellement malheureusement pas le cas), mais surtout il doit être exercé par des personnes averties et responsables, n’ayant pas peur de se remettre en question, de réfléchir par elles-mêmes et de s’adapter. Bien que ce soit loin d’être facile, la capacité de s’adapter à de nouvelles techniques, de cesser de pratiquer comme on l’a toujours fait sera probablement nécessaire pour s’adapter aux exigences futures d’une production durable et respectueuse de l’environnement.


D’autre part, lorsqu’on voit la taille que représente le budget alimentaire d’une famille de pays développé à l’heure actuelle, on comprend que l’alimentation est devenu une chose considérée comme acquise, loin d’être un souci pour la majorité. On commence à se douter de l’origine de cette baisse de considération envers les professions agricoles.


Il s’agit d’un véritable changement de mentalité qui doit se faire chez les agriculteurs, mais aussi en parallèle dans la société afin que ces deux mondes se remettent enfin en adéquation, ou tout du moins dialoguent entre eux.

Les agriculteurs des pays du Sud

Les agriculteurs des pays en développement sont réellement dans des conditions différentes des agriculteurs des pays du Nord. Il s’agit actuellement de régions de grands changements (économiques, sociétaux) et où des conflits ont souvent lieu. Les conditions climatiques peuvent être extrêmes, allant de la sécheresse à la mousson par exemple.

Les agriculteurs y sont souvent les premières victimes en cas de problème (pillés, affamés), entraînant la mise en place d’un réel exode urbain. D’autre part, il semble que leur mode d’agriculture a récemment été bouleversé par la mondialisation, avec l’entrée de ces pays sur les marchés internationaux en tant qu’exportateurs et même importateurs. On a donc souvent des traditions bafouées, et la nécessité de rivaliser avec la concurrence mondiale. Il y a mise en place de la tentative d’appliquer des méthodes et modèles ressemblant à ceux des occidentaux, sans pourtant que cela soit réellement gratifiant pour la population locale, ni que cela valorise réellement les terres ou assure l’autonomie alimentaire de la région (c’est parfois même le contraire). D’autre part ceci entraîne la dégradation quasi anarchique des milieux souvent berceaux de grande diversité. On peut prendre l’exemple de la forêt amazonienne, détruite de manière irraisonnée dans le but de cultiver du soja.
L’article L’agriculture biologique peut-elle nous nourrir tous ?, publié le 31 août 2006, aborde en filigrane la question des pays du sud, et apporte des informations intéressantes. Notamment il a été montré que l’agriculture biologique était plus rentable que l’agriculture intensive dans les pays du Sud. La solution pour les agriculteurs de ces zones serait de produire « bio », une pratique qui fixerait la main d’œuvre dans les campagnes, d’autant plus que ceci ouvre un marché plus intéressant. Malheureusement, les frais pour passer en agriculture certifiée biologique sont trop élevés. Il est probable qu’une l’agriculture respectueuse de l’environnement, mais pas nécessairement d’appellation « biologique » sera une solution d’avenir.

On espère voir émerger petit à petit une réelle valorisation de cette profession dans ces pays, avec la tentative de reconstituer une autonomie alimentaire et la conservation des traditions culinaires (qui sont très souvent en adéquation avec ce qui est produit localement). Il existe une réelle responsabilité de la part des pays développés et des gouvernements afin de permettre à ces personnes ou organisations de ne pas avoir à détruire leur environnement : ceci pourrait passer par la subvention de formations pour une agriculture adaptée, et l’apprentissage d’une gestion concertée des milieux.

Il semble nécessaire que les stratégies des pays développés cessent d’être copiées, que leur situation ne soit pas systématiquement prise en exemple, afin que les pays en voie de développement puissent se construire des bases solides et adaptées.