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Les enjeux sociétaux d’un changement des mentalités

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Auteurs : Morgane Folschweiller

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Nous allons ici tenter de répondre à la question : « Comment les mentalités doivent- elles changer d’ici 2050 pour que l’on puisse alimenter 9 milliards de personnes de manière durable ? ».

Cette question amène de nombreuses interrogations et difficultés. En effet il est difficile de ramener à un nombre restreint de traits de comportement ou de pensée des milliards de personnes qui vivent dans des conditions extrêmement variées. Cependant, ces milliards de personnes restent unies par un certains nombre de besoins : besoin de s’alimenter (d’où la volonté de pouvoir garantir la sécurité alimentaire à tous), mais aussi besoin des autres espèces vivantes (d’où la nécessité de raisonner de manière durable, dans le respect de l’environnement et des êtres vivants) ; et certains comportements liés à l’alimentation ayant un effet non négligeable à grande échelle se sont généralisés (via la mondialisation).
Bien que l’Homme ait tenté de s’en affranchir, il a plus que jamais besoin d’une sorte d’ « écosystème », équilibré, dans lequel s’inscrire, pour vivre de manière durable et assurer la pérennité de son espèce. Etant donné le niveau de négligence de l’espèce humaine vis-à-vis de son impact sur son propre environnement jusqu’à aujourd’hui, le défi est donc double :

  • Se construire un nouveau mode de vie, durable, sur des bases de compréhension (aujourd’hui encore faibles) des interactions entre l’espèce humaine et le reste de la planète.
  • Le faire à partir de ce qui a déjà été construit jusqu’à aujourd’hui (impossibilité de tout reprendre à zéro, il faut reconvertir ce qui a déjà été fait, en sachant que cela entraîne forcément une certaine inertie).

C’est le changement progressif des mentalités de tous qui sera probablement le moteur permettant de résoudre ces défis.

Nous allons tenter de dégager les principales caractéristiques des modes de pensée actuels, dans les sociétés du Nord et du Sud, et montrer dans quelle mesure certains points, s’ils ne changent pas, entraveraient l’évolution vers un mode de vie durable et respectueux de l’environnement ; mais également donner des perspectives de changement vers une alimentation durable, en argumentant sur les enjeux que cela entraine. Il s’agit d’un projet ambitieux, qui résulte de la tentative d’analyser la situation actuelle. Nos propos ne se veulent à aucun moment directifs : il s’agit surtout d’ouvrir un débat ou une réflexion sur les questions « Pourquoi l’homme en est-il arrivé à la situation actuelle ? » « Comment faire pour ne pas retomber dans ces mêmes "travers" et pouvoir assurer à un maximum de personnes la sécurité alimentaire d’ici 2050 ? », le tout, en restant dans un objectif de respect de l’environnement.

Tout d’abord nous allons nous pencher sur ce qu’on appellera les « grandes lignes » du changement, et il s’agira d’une discussion à l’échelle de nos sociétés, voire du monde. Ensuite nous examinerons les perspectives de changement pour chacun des différents protagonistes de la chaîne alimentaire, allant du consommateur au politicien en passant par l’agriculteur.

Grandes lignes

Quelle voie emprunter ? Conditionnement VS prise de conscience

On peut commencer par s’interroger sur le fond de ce changement des mentalités, c’est-à-dire : via quels moyens cette évolution va-t-elle se faire ?

Il s’agit de confronter majoritairement deux idées :

  • Conditionner les gens à agir de manière durable ? Il s’agirait d’un interventionnisme tout au long de la vie de l’individu (par des moyens pouvant notamment toucher l’inconscient), stimulant la personne pour qu’elle agisse de manière durable, et ce jusqu’à ce que cela devienne un réflexe.
  • Laisser chacun réaliser sa propre prise de conscience ? Il s’agirait de donner à chacun les outils pour qu’il y ait une réelle compréhension des phénomènes sociaux, économiques, environnementaux et humains. Il s’agirait alors d’actions réalisées par choix.

On retrouve très souvent ces deux perspectives en parallèle, bien qu’elles ne s’inscrivent pas dans les mêmes échelles de temps.

On sait que l’on peut mettre rapidement en place (notamment via les médias) un début de conditionnement qui toucherait rapidement de nombreuses personnes. La mise en place de lois, l’insistance lors de l’éducation des enfants (notamment à la petite école où l’on inculque les valeurs morales) sont autant de facteurs qui toucheraient une grande part des populations (au moins celles des pays du Nord) et ce, rapidement.

La prise de conscience quand à elle nécessite que les personnes aient la volonté de remettre en question certaines choses qu’ils considèrent comme allant de soi et veuillent bien y accorder leur attention. Il présuppose également l’accompagnement par une vulgarisation des connaissances (scientifiques, économiques etc.) et d’un apprentissage, ainsi qu’un accès privilégié (même encouragé) vers l’information. La prise de conscience sur la question de l’alimentation en 2050 par exemple nécessite que tout le monde ait un minimum de connaissance sur le mode de vie dans d’autres régions du monde, sur l’agriculture, sur les conséquences de la mondialisation. Le danger réside souvent dans le fait que l’information est manipulée par les médias qui n’en laissent filtrer qu’une sélection bien choisie, ou qui voire même censurent.

Un autre point est que, bien que le conditionnement se mette probablement plus vite en place que la prise de conscience (qui va mettre énormément de temps à gagner plusieurs milliards de personnes), celui-ci est probablement le moins stable. Le jour où une personne s’interroge sur le « pourquoi » de ses actes et qu’elle y voit un simple conditionnement, (même si ce dernier a des raisons d’être, qu’il est pour le bien de la majorité, voire même le salut de l’espèce), elle risque de se renfrogner, se sentant probablement aliénée ou manipulée. Une personne qui a effectué une réelle prise de conscience restera généralement de manière stable dans l’optique qu’elle a choisie et aura de fortes chance de la transmettre à la génération suivante. En quelque sorte le débat se situe ici entre quantité (le conditionnement) et qualité (la prise de conscience).

Il faudra adapter la proportion de ces deux chemins en fonction des situations. Il est nécessaire qu’il y ait une adaptation du regard et des actions au contexte et à la situation donnés. On ne peut plus se permettre de croire qu’on peut généraliser une situation et appliquer un même remède au monde entier, ce que l’on tente parfois de faire depuis la mondialisation.

Dans le cas du conditionnement et de la prise de conscience, un interventionnisme semble nécessaire si l’on veut que les choses aillent au plus vite. Plus particulièrement, dans le cas de la prise de conscience, il s’agirait d’investir pour rendre la connaissance plus accessible. Ceci demande de repenser les systèmes d’éducation, d’encourager et vulgariser des débats à l’échelle sociétale, de soutenir ou sponsoriser des formations dans des domaines clés comme l’environnement, les bases scientifiques, littéraires, journalistiques etc.

Les grosses épines que l’homme a dans le pied

La loi de l’argent

On est aujourd’hui face à une espèce, l’Homme, qui dépasse réellement ses propres limites. Il devient de plus en plus conscient de ce qui lui arrive, il est de moins en moins précaire... pouvant s’affranchir de passer sa journée à se demander ce qu’il va manger, où il va dormir, il est capable de développer d’autres sens (artistique, intellectuel), des émotions (comme la compassion, etc.) et de se laisser aller aux loisirs. On détient dans nos sociétés un grand nombre de libertés... mais l’Homme est-il libre face à l’argent ?

La réponse est tout simplement non. Les individus et nos sociétés se construisent majoritairement autour de cette valeur. Et ceux qui veulent s’en affranchir deviennent marginaux.

Cependant, cette loi de l’argent (pour nommer un coupable : le capitalisme) touche quasiment le monde entier désormais. L’un des moteurs du capitalisme réside dans la volonté de faire du profit (jusque-là aucun problème, il faut bien subsister)... mais un profit direct, pour lequel tous les moyens sont bons du moment que cela va de paire avec de plus gros bénéfices. Ceci va à l’encontre de l’optique durable, dont nous nous rendons de plus en plus compte qu’elle est primordiale si on veut que des milliards de personnes aient une vie décente sur cette planète, et ce de manière reproductible dans le temps. Aujourd’hui, on trouve la majorité des aspects « verts », environnementaux etc. sur le marché qui sont détournés par le lobbying (d’où le scepticisme de certains vis-à-vis du « Bio » par exemple, qui n’y voient qu’un effet de mode aux coûts exorbitants).

Derrière la majorité des actions, on ne retrouve pas la conscience environnementale ou la volonté d’assurer une certaine stabilité à nos descendants, mais la loi de l’argent.

Combien de temps ce modèle pourra-t-il marcher et se tirer lui-même pas la main ? N’est-il pas temps d’élever certaines valeurs au dessus de l’enrichissement immédiat d’une minorité de privilégiés (gens à la tête des marchés, gens au niveau de vie élevé des pays occidentaux) ? N’est-il pas cruel de vider de leur sens les aspects environnementaux, d’entraide sociétale etc. en les voyant uniquement comme un nouveau marché ? De nombreuses personnes pensent encore en ces termes : « C’est comme ça que le monde tourne et a toujours tourné, il faut s’y faire... », mais de plus en plus de personnes se rendent compte qu’il y a la possibilité d’une alternative, au moins partielle.

La perte du lien à l’environnement

A l’heure actuelle, l’organisation de la scolarité devient de plus en plus abstraite. Les travaux pratiques, l’organisation de projets, de sorties en extérieur, en nature, se font de plus en plus rares. D’autre part, du fait de l’industrialisation et du changement de mode de vie, les personnes cultivant la terre (potager) ou faisant de l’élevage (ayant quelques bêtes à l’étable) se font de plus en plus rares par rapport aux années 60. A l’époque, il était encore nécessaire ou tout du moins normal de maintenir une certaine autonomie alimentaire (dans les campagnes bien sûr), et toute la famille s’essayait aux pratiques agricoles (moissons, garde du bétail etc.). Aujourd’hui, il semble que les seules personnes ayant encore un lien quotidien à l’environnement l’ont grâce à leur profession (essentiellement agriculteurs, éleveurs, gardes forestiers, bûcherons...) ou par loisir (chasse, pêche, randonnée, intérêt faunistique, botanique etc.). Le lien à l’environnement n’est donc plus soutenu chez la majorité des gens des pays développés, ni dans ses aspects d’ éducation, ni dans ses aspects de nécessité. Or la nature, cet environnement, peuvent nous apprendre beaucoup et nous sont bel et bien nécessaires ! L’Homme devient de plus en plus citadin, essaie de trouver les solutions dans le produit de ses propres créations, expérimentations (technologies, médecine allopathique etc.) en cherchant de moins en moins à apprendre de ce qui l’entoure et en tentant de plus en plus de se suffire à lui-même. Et il semble que dans les pays en voie de développement, la tendance est de sacrifier cet environnement pour tenter de rattraper les pays développés (qui donnent l’impression de modèles, surmontant aisément tous les problèmes).

Finalement, la majorité des gens se sentent de moins en moins liés à la Nature, qui devient un concept limité, voire abstrait ou encore inquiétant. Pourtant nous en venons, et nous en avons besoin. On entend de plus en plus dire que les interactions homme-animal sont importantes , comme le soutient Dominique Lestel (éthologue et enseignant de l’ENS). Il semble que c’est ici le tribut de chacun que de tenter de comprendre le peu de Nature qui continue de nous entourer. Certes, nous ne naissons pas tous égaux, et il est clair que le contexte dans lequel nous grandissons choisit souvent à notre place. Cependant il n’est jamais trop tard pour recréer ce lien qui ne disparaît jamais totalement. Il faut penser à garder à l’esprit que c’est notre droit à tous de profiter de la Nature de manière désintéressée, tout en la respectant, et qu’il serait terrible que cela devienne un luxe ou un marché. Evidemment, si nous continuons de détruire à une telle rapidité les espaces sauvages, les milieux originaux etc. c’est ce qui arrivera.

Les conséquences de la perte du lien à l’environnement sont importantes. La majorité des citadins et une grande partie des gens de milieux ruraux se désintéressent de questions pertinentes concernant l’aménagement du territoire, la protection de l’environnement, l’agriculture etc. Même les personnes agissant directement sur le terrain (agriculteurs etc.) ne réalisent pas toujours bien à quel point il est important de respecter cet environnement qui nous soutient. Certaines théories affirment que l’Homme serait une espèce-clé pour réguler, comprendre et maintenir un certain équilibre dans les milieux où il vit (à travers la chasse régulée etc.). L’importance de ce lien homme-environnement reste à méditer, mais son existence semble nécessaire.

Le gaspillage

On comprend de mieux en mieux, et avec un certain effroi, l’ampleur du gaspillage aujourd’hui (voir l’article Changer les mentalités : analyse par acteurs). L’aspect réellement choquant réside dans le fait que des proportions absolument gigantesques de gaspillage ont lieu lors de la consommation dans les pays riches, et notamment chez les particuliers. Il s’agit d’un comportement apparu très récemment, et qui semble lié au fait qu’il y a une grande abondance de nourriture, à des prix abordables voire bas. Il s’agit d’un comportement que l’on pourrait qualifier de « réflexe », que l’on trouve chez pratiquement tous les animaux domestiqués : lorsque la nourriture est en surplus, l’individu devient de plus en plus difficile, se focalise sur ce qu’il aime le plus et abandonne littéralement le reste. Petit à petit, peut même se mettre en place un mécanisme de refus de manger autre chose que le plat favori si la faim n’est pas assez forte.

On peut appliquer ceci à l’Homme, qui refuse par exemple de plus en plus de manger des légumes non calibrés, avec une drôle de forme, ou avec encore de la terre dessus (cf. Changer les mentalités : analyse par acteurs). Une sélection basée sur des critères de goût, d’esthétique ou sanitaires parfois exagérés font que de trop nombreux produits finissent sous forme de déchets (où ils sont généralement mal traités, et entraînent de la pollution supplémentaire).

Le réel problème ce n’est pas que l’Homme gaspille... C’est plutôt qu’il ne se rende pas compte que ce qu’il gaspille pourrait servir à d’autres souffrant de la faim ou alors pourrait ne pas être produit. Il est vraiment important de réaliser l’impact néfaste (pour l’Homme lui-même) d’un tel comportement. Il s’agit probablement beaucoup de questions d’éducation : bien souvent, établir pour règle dans un foyer de « gaspiller le moins possible » est un bon moyen pour que ceci devienne un réflexe chez les enfants, et a une réelle importance pour empêcher à ce mécanisme (plus ou moins) naturel de se mettre en place inutilement.