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La notion de résilience, importée dans les sciences de gestion

Développé à l’origine par les sciences expérimentales, le concept de résilience a été depuis importé dans d’autres domaines, notamment dans celui des sciences de la gestion. Un nombre de plus en plus important d’articles de la presse économique et de manuels de management font usage du concept de « résilience organisationnelle »[1] afin de justifier des changements de pratiques dans l’organisation des entreprises. Or, quand leurs auteurs cherchent à rendre compte de la pertinence de la transposition d’une notion scientifique dans le monde de la gestion, l’emprunt, s’il est justifié, l’est sur le mode de la simple analogie, voire de la « contagion »[2] de langage. Le sens du mot s’en trouve très affaibli : la résilience est entendue comme un simple synonyme de la « capacité à rebondir » ou de la « capacité d’adaptation ». 

 La popularité du terme de « résilience » chez les manageurs et les gestionnaires ne vient donc pas de l’adhésion à un contenu théorique. D’où vient ce changement de langage ? Il peut–être partiellement attribué à un certain nombre de groupements internationaux. Ces dernières années, en effet, les organisations économiques non étatiques et les agences de normalisation ont profondément renouvelé leur manière d’appréhender et de décrire la gestion du risque, en faisant la part belle à la notion de « résilience ». En 2013, la thématique mise en avant au cours du Forum économique de Davos était la « cyber résilience »[3]. En 2014, l’Organisation Internationale de Standardisation (ISO) a remanié son comité technique chargé des questions de sécurité : il s’appelle désormais « Sécurité et résilience » et a pour mission principale « d’accroître la résilience de la société ». De tels changements de langage ne sont pas sans conséquence dans la gestion effective des entreprises. Car la déperdition du contenu conceptuel de la « résilience » n’empêche pas que son importation dans le champ du management a induit des effets concrets. À l’instar de certaines administrations publiques qui sont tenues sont tenues en France de définir a priori les moyens d’accroître leur résilience en cas de crise, de plus en plus d’entreprises conçoivent des Plans de Continuation d’Activité (PCA), c’est-à-dire des documents qui énumèrent les aléas qui pourraient les menacer et les moyens de les prévenir ou de les surmonter.

 L’adoption du vocable « résilience » dans le monde de l’entreprise procède donc largement de ce que nous pourrions appeler la « production de sécurité »[4]. Il est remarquable qu’en France, la diffusion de ce terme est indissociable du contexte de crise économique aggravée depuis 2007. Aussi, parler de « résilience » entérine le fait que la crise est désormais pensée comme l’état normal de l’entreprise et que les responsables doivent s’en accommoder en inventant de nouveaux moyens de faire vivre l’entreprise. La « résilience » en vient à désigner l’ensemble des mesures et décisions qui peuvent rendre une entreprise moins sensible aux chocs économiques extérieurs et plus réactive. Elle devient un concept enseigné dans les écoles de commerce et les facultés de gestion mais aussi un argument marketing pour les fournisseurs de service.

 Le modèle retenu pour appréhender les risques est le modèle informatique et la forme même des PCA décrits plus hauts est empruntée au domaine de l’informatique en entreprise.

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[1] Voir par exemple Koninckx Guy, Teneau Gilles, Résilience organisationnelle, Bruxelles, De Boeck Supérieur « Manager RH », 2010, 296 pages.

[2] Citation extraite de Matthieu Fouquet, « La résilience, nouveau paradigme individuel et collectif de l’entreprise », Les Echos, 7avril 2015.

[3] On peut se rapporter au rapport du World Economic Forum publié en 2013 sous le titre « Pathways for Global Cyber Resilience » et consultable à l’adresse http://www3.weforum.org/docs/WEF_IT_PathwaysToGlobalCyberResilience_Report_2012.pdf (consulté le 17 janvier 2015)

[4] Torny Didier, « De la gestion des risques à la production de la sécurité. L’exemple de la préparation à la pandémie grippale », Réseaux 1/2012 (n° 171), p. 45-66